05 décembre 2005
On ne va pas en faire un fromage !
Nous roulions à travers les polders néerlandais, les canaux infectés de moustiques, les champs de vaches. Nous avions quitté les abords de Breda dans la matinée et nous dirigions vers Baarn, au sud d’Amsterdam.
C’était l’époque de la transhumance, mais au lieu des rendez-vous classiques d’une côte azurée et surpeuplée, d’un littoral embouteillé, nous étions partis dans le nord, à vélo, et comptions faire un tour du Benelux par ses chemins de traverse.
Campant de fermes en villas champêtres, nous suivions les vents chauds qui nous poussaient et nous guidaient. Nous n’avions pas pour objet l’attrait culturel des contrées que nous visitions, il s’agissait pour nous d’un voyage sportif, profitant ainsi de l’intelligence des états du Benelux et de leur politique du transport vert.
Nous étions dans la zone des lacs et canaux, là où vivent de rares humains et tant d’animaux ruminants et d’insectes. Nous ne voyons que de l’eau, entourant de larges étendues de prairies herbeuses, il faisait beau, mais le ciel, au loin, se gâtait. Nous « mangions » l’asphalte, changeant régulièrement nos relais, afin d’assurer le maximum de kilomètres dans la journée. Pour cela, l’équipier de tête emmenait le suivant, grâce à l’appel d’air provoqué par son véhicule et le nombre de ses bagages (nous emportions notre maison dans nos sacoches, effectuant souvent du camping sauvage, faute d’accueil possible). Lorsqu’il sentait sa fatigue monter, il suffisait au « premier de cordée » de s’écarter pour laisser le second prendre sa place. Il pouvait à son tour être tiré un certains temps avant de reprendre le flambeau. Ainsi nous parcourions plus d’une centaine de kilomètres chaque jour sur des bicyclettes pouvant peser entre soixante et quatre-vingt kilogrammes.
Nous avions trois villes pour objectif. La première que nous venions de passer était Breda. La seconde, se trouvant encore à quelques deux cents kilomètres de notre position, était Epe, un village au centre d’une lande, pareille aux garrigues de Provence, le climat en moins. Enfin, l’aboutissement de notre périple était Underdendam, un hameau paumé à l’extrême nord de
Nous venions de quitter un diamantaire peu banal, qui avait eu la bonté de nous héberger dans son jardin, pour la nuit. Après une vingtaine de kilomètres de Breda, le temps se dégrada subitement. De gros nuages noirs s’amoncelaient depuis l’horizon et nous recouvraient à une rapidité sentant l’orage. Selon nos plans, nous devions, en poussant bien nos montures, rallier Breda à Baarn en seulement deux jours. Un ami pouvait nous héberger dans un camp scout pendant que nous serions à Baarn.
Mais, lorsque l’on se remémorait les deux nuits, d’un précédent voyage, passées dans une chambre de colonie de vacances, avec quinze lits, où nous avions le choix d’une literie, plutôt que nos rugueux tapis de sol et nos duvets trempés, l’idée d’être à nouveau accueillit dans ce temple du confort, après quelques jours de tentes et de selles de vélo, nous réconfortait et nous maintenait dans une bonne cadence.
Alors que conjointement, nous devisions sur ce paradis cycliste, nous fûmes pris dans une averse prodigieuse, qui inaugurait une journée noire et un peu trop humide. Selon nos plans, nous devions encore parcourir près d’une centaine de kilomètres avant notre halte. Or la pluie, qui venait du nord-est, nous forçait à rouler les yeux fermés, la visière de nos casquettes abaissée au maximum, coupant les rafales de pluie et nous protégeant le visage. Nous avions profité d’une maigre pause pour envelopper nos bagages dans des saces poubelles, afin de les protéger de la pluie, par en haut, et de la boue, par en bas. Nos vélos étaient plastifiés, nous restions en short et débardeur pour ne pas mouiller les changes, que nous pourrions mettre une fois l’effort accomplit, pour ne pas prendre froid. Et le corps ruisselant d’eau, comme une carrosserie de voiture, le visage noyé et griffé par la force des gouttes, nous « avalions » les kilomètres sans broncher, le regard à terre, dans un silence de mort.
Lors d’une courte éclaircie, nous prîmes le temps de nous arrêter et de nous faire chauffer un café, accompagné de pain d’épice au Nutella avec du chocolat belge, acheté durant notre traversée du Plat Pays. Le café servi, nous avions allongé nos jambes pour calmer les battements sanguins de nos veines, et nous refroidir lentement. Nous savions qu’il est plus difficile de repartir, mais vu le temps nous envisagions de mettre à profit les prochaines heures pour la recherche d’une aire de campement. Ces heures pouvaient s’allonger, elles nous servaient à nous soutenir moralement, si nous devions faire quelques kilomètres de plus pour trouver de quoi dormir, cela nous avançait toujours. C’étaient les heures les moins pires, avec les premières du matin. Afin d’immortaliser ce moment, nous fîmes des photos de nous, les cheveux en bataille, trempés, le regard hagard, ruisselants et fatigués.
Mais les seules populations autochtones que nous rencontrions étaient celles de la région de Gouda dont nous nous rapprochions. Et leurs meuglements répétés ne nous renseignaient pas davantage sur les opportunités de villages vacances improvisés. Nous longions des canaux, que suivaient également les nuages et les espaces de repos abrités manquaient le long de ces digues. Dans les champs, les ruminants longeaient les haies, à l’abri, eux aussi. Au loin nous aperçûmes la silhouette d’un pont d’autoroute. Le fait de se rapprocher ainsi de l’humanité, nous redonna du baume au cœur et nous pûmes accélérer la cadence. Une fois cette grande voie de communication franchie, nous découvrîmes sur la droite, un hameau d’exploitations agricoles.
Nous entrâmes dans la cour de la première ferme, dallée de béton, rectangulaire et longue. Il n’y avait personne, un hangar métallique la fermait sur un côté. Celui opposé à la route était clos par une haie, au pied de laquelle était installé un bac a sable pour des enfants. Nous posâmes nos vélos contre le hangar et entrâmes dedans, appelant à grand renfort de cris, les propriétaires du bâtiment ouvert.
Au bout d’un long moment, un homme sortit d’une chambre froide gigantesque et nous vit. Il accepta immédiatement de nous loger et nous invita à poser notre tente sur le bac à sable. La pluie qui avait cessé depuis peu n’indiquait rien de bon quant à la nuit et l’idée de planter nos sardines dans du sable, ne nous semblait pas géniale. Mais nous le fîmes, ravi de l’aubaine d’une halte, certes précoce dans notre programme, mais tellement salvatrice.
Une fois notre habitacle monté, en quelques minutes chronos, nos sacoches rentrées et nos vélos attachés, nous entreprîmes de faire notre tambouille, l’heure était aux estomacs vides et torturés. Il avait beau être six heures, nous avions faim, la journée avait été rude. Nous pensions également souper, a nouveau, en soirée, lorsque nos corps auraient assimilé l’effort physique, sous une pluie battante et contraire. Sur la terrasse devant nous, le paysan qui nous avait accueillit sortait de son hangar des chaises en bois, qu’il alignait face à nous, en cercle. Nous nous demandions, entre nous, si toutefois nous ne serions pas le cirque de la soirée, dans ce hameau, mais rien ne venait nous éclairer sur la teneur de ce qui allait se produire.
Et tandis que nous mangions, dans nos gamelles en plastiques et nos couverts en inox, nous vîmes venir plusieurs voitures qui entraient dans la cour et se garaient le long du hangar. Au bout d’une petite demi heure, près de quinze personnes se trouvaient, devisant devant nous. Ils prirent tous place, face à nous, en cercle, nous saluant au passage. La bouche pleine, nous tentions de répondre aux saluts par un hochement de tête, suffisamment contrôlé pour éviter que l’assiette ne se renverse dans l’action. Ils étaient tous là, à nous regarder.
Mais alors qu’ils sortaient des instruments de leurs bagages, le paysan vint nous voir pour nous annoncer que, ce jour là, la fanfare du village avait été invitée chez lui, pour la répétition. Il jouait lui du basson. Il nous demandait de bien vouloir écouter l’aubade afin de juger de sa qualité et de le conseiller sur le son, sachant qu’un ethnomusicologue accompagnait notre équipée. Ils se mirent à jouer, des airs de fanfare hollandaise. C’était pittoresque et très sympa en même temps. Sur une terrasse détrempée, ces quinze paysans s’amusaient entre deux fermes. La ferme voisine, qui fermait le troisième côté de la cour, était celle du frère de notre exploitant.
Ce dernier cultivait des champignons de Paris en chambre froide, c’est de l’une de ses chambres qu’il sortait lors de notre rencontre. Son frère, de la ferme voisine, était éleveur et faisait du fromage. Il ravitaillait le fromager du coin en gouda et autres délices lactés de la région. Chez qui nous achetâmes quelques exemplaires de fameux spécimens.
Pendant une bonne heure, la fanfare s’époumona, entraînée dans son élan par la présence d’un public étranger. C’était bien plus grisant que de se déplacer hors de son pays, en tournée par exemple. Là, c’était le public qui venait de lui-même. Alors, emportés par les notes retentissantes et rythmées de leurs mélodies teutonnes, ces paysans ménestrels profitèrent de notre poli bis, pour réitérer l’exploit et nous en mettre « plein la vue ».
Alors que, évitant nos regards décontenancés, nous tachions d’opter pour un visage respirant la bonne humeur, en nous rendant aimable à nos hôtes. Sa femme, qui devait s’en apercevoir, nous invita à partager le repas de famille. Discrètement, plus exactement en douce, nous partîmes, un à un, pour ne pas éveiller les soupçons, vers la véranda de l’habitation, située de l’autre côté du hangar, par rapport à notre tente.
Lorsque reprenant pour la quatrième fois le french cancan, les papys mélomanes se rendirent compte que le public avait déserté, la musique prit subitement fin. Afin de prolonger leur plaisir, ils se congratulèrent bruyamment les uns les autres, se raccompagnant, s’embrassant, s’applaudissant. Enfin, la dernière portière de voiture claqua. On entendit quelques bruits de chaises que l’on entasse, puis le hangar ferma. Notre hôte se mettait à table avec nous.
Nous en étions encore au café au lait accompagné de spéculos, lorsque il vint nous rejoindre, avec la bière locale. Il nous fallu passer du café au houblon, du spéculos au plat principal, sans transition, comme cela se dit à la télévision. Sa femme préparait, de son côté, un repas traditionnel pour nous honorer. Son plat faisait plus suisse qu’autre chose, une forme de fondu au gouda, avec des pommes de terre et de la charcuterie. Mais cela tenait au ventre, ce qui était parfait pour nous. Nous goûtâmes également les champignons de Paris, cultivés sur place, cédant aux dires de notre hôte qui nous précisait que ses champignons avaient le goût du terroir, ce qui en pays d’AOC peut faire rire.
Nous parlâmes surtout d’un sujet grave et mystique, fondateur du mythe de l’humanité : la mimolette. Ce doux fromage orange, que nous avons l’habitude de manger, fut religieusement opposé au dogme du gouda, pur et divin. Un tribunal d’inquisition fut même instauré pour juger un sacrilège inacceptable, des accusations païennes criminelles. Il s’avère que, en France, certaines marques françaises considèrent que ce fromage orange est hollandais, en raison de sa texture égale à celle du gouda et de son mode de vieillissement identique. Mais, notre paysan trouvait lui, qu’un tel produit ne pouvait être qu’anglais, vu sa couleur. Nous avions également entendu des anglais nous dire que ce formage ne pouvait être qu’hollandais, puisque sa texture était celle du gouda, où que ce formage, s’il n’était pas hollandais venait de France. Et notre paysan de s’emporter que si le fromage avait été hollandais, il en aurait entendu parler, que pour lui il devait être forcément anglais pour être à ce point orange. Il nous conseilla de rencontrer le fromager du village, chez qui son frère livrait ses propres produits. Il ne voyait pas non plus ce fromage comme pouvant être français, car ce dernier n’avait aucune odeur particulière, ni caractéristique. Nous étions dans l’expectative. Et cette question existentielle nous taraudait toujours. Nous reprîmes des spéculos, lorsqu’à nouveau des bières apparurent.
Le frère, appelé en renfort par le producteur de champignon, venait pour témoigner que
Nous promîmes d’envoyer une part de vieille mimolette lors de notre retour de vacances, afin qu’ils puissent faire à leur tour une enquête sur le sujet. Les deux frangins n’en démordaient toujours pas.
Et c’est ainsi que, le lendemain, nous nous rendîmes, tous ensembles, chez cet artisan laitier de la région du Gouda. Nous lui expliquâmes notre situation, présentâmes ce produit pourtant si simple à acheter en grande surface chez nous. Le fromager chercha dans plusieurs livres des exemples de ce formage, des spécialités approchantes, mais il ne trouvait rien. Ses ouvrages étant en hollandais, il ne nous était pas aisé de les comprendre, nous ne pouvions pas le guider. Cette simple conversation de routine, que nous avions quasiment à chaque étape d’hôtes, dégénérait doucement chez ceux-là, tellement fier de leurs vaches et champignons.
Le verdict du fromager ne vint jamais, lui non plus n’avait jamais entendu parler d’un tel produit laitier, la suspicion s’abattit sur nous, et nous prîmes congé, l’air un peu fautif.
Nous quittâmes cette ville plus vite que prévu, cependant pourvus de bons goudas vieux, et roulâmes vers notre paradis scout de Baarn. Ils ne reçurent jamais le colis de mimolette. Nous l’avions cependant acheté à notre retour, mais si vous en avez déjà mangé, de la vieille, vous comprendrez qu’il n’en restait plus lorsque nous rentrâmes à la maison avec le paquet.
Il m’a depuis fallu l’aide d’Internet, pour comprendre l’origine de la confusion, qui pour une fois et bien malgré eux, mêlaient, de manière discriminatoire en matière culinaire, les anglais. C’est en consultant un site Internet de la région lilloise que j’ai découvert le pot aux roses : « Fromage en boule, à croûte grise et à chair orangée, que l'on désigne aussi sous le nom de vieux Hollande dans la région lilloise, la mimolette est jugé suffisamment bonne après un affinage qui peut aller jusqu'à 24 mois pour un "vieux cassant" ». C’est ce dernier que je préfère.
Il y avait bien, néanmoins, le mot Hollande sur l’étiquette !
09 novembre 2005
Le Pot Belge du Diamantaire
Un temps, j’aimais partir en voyage, en vélo. Visiter un pays, une région, avec pour simple bagage, la plus entière liberté. Je vivais au jour le jour, et naviguais au gré des vents, porteurs le plus souvent. Evidement certains pays m’attiraient plus que d’autres, en raison de leurs prises de conscience des bienfaits du deux roues, de certains avantages que procure la tolérance.
Cette année là, je circulais en compagnie, et pavoisais dans des bois flamands, à la frontière du pays de cocagne. Les chemins que nous empruntions rappelaient par certains aspects ceux du Paris-Roubaix : peut-être à cause de leurs aspects défoncés, des images qu’ils rappelaient – je me sentais comme sur le Chemin des Dames, retapissé d’obus.
Nous avions bien roulé, plus de cent kilomètres dans les jambes, de quoi offrir aux chiens de beaux mollets à mordre. Mais il était temps, le soir tombant, de chercher un refuge pour la nuit. Le camping frontalier n’étant particulièrement ni réputé, ni encouragé, nous devions choisir d’autres solutions. La plus simple était de trouver un autochtone sympathique et disposant d’un jardin suffisamment large pour notre tente.
Et tandis que nous roulions, nous croisâmes une famille au grand complet qui finissait sa dominicale promenade, paisiblement, doucement. Lorsqu’ils nous vîmes les dépasser à vive allure, pour limiter l’impact des pavés sur nos chargements et nos roues, ils furent immédiatement intrigués par l’importance de nos bagages.
Au carrefour suivant, alors que nous cherchions laquelle des cinq routes qui se trouvaient devant nous menait à notre but – et notre carte n’en indiquait que trois – nous fûmes rattrapés par cette famille, qui s’arrêta et nous regarda. Nous eûmes l’impression un moment d’être extra-terrestres, tant leurs regards suivaient le contour de nos montures. Puis le père, avec prestance et cérémonie nous interrogea sur notre présence en ces lieux. A nos réponses, il hochait consciencieusement la tête, benoîtement, et pensait à je ne sais quel Christophe Colomb à bicyclette.
Après nous avoir renseigné sur le fait qu’il était préférable de le suivre pour poursuivre notre parcours, il se serra contre nous, laissant femmes et enfants derrière et nous harcela de questions. Il chercha à savoir où l’on comptait dormir et nous proposa immédiatement sa pelouse, nous évitant le tracas de tourner en rond. Nous le suivîmes, en selle, le regard complice. Et la course se poursuivit « pépère », tellement, que l’on risquait de tomber, déséquilibré par le poids au guidon et le peu de vitesse. Et lui continuait son monologue en anglais, mêlé de flamand et des mots français appris en Dordogne lors de ses dernières vacances.
Enfin, nous arrivâmes dans son chalet, qui avait l’avantage de ne pas dépareiller avec les autres, tous construits sur le même modèle. L’harmonie de
Un autre bâtiment, garage, longeait notre emplacement dans sa longueur, face à une haie de thuyas. Une fois notre matériel déposé, et nos vélos débarrassés, le propriétaire nous offrit de les ranger dans son garage. Et fier, ils nous fit visiter ce que nous croyions être un local de rangement, certes un peu grand.
Il s’agissait d’un atelier de taille de diamants, notre hôte étant diamantaire. La visite, fort intéressante du reste, montrait toutes les techniques nécessaires à cet ouvrage. Il nous indiqua également les différents systèmes de sécurité, leur fonctionnement, leurs branchements. Nous nous regardions interloqués, nous demandant s’il s’agissait d’une invitation au braquage.
Voyant notre trouble, et rappelé à l’ordre par sa compagne, ils nous invita, penaud, à quitter le lieux et à nous assoire pour prendre un apéritif, de bières. Sa femme nous ouvrit plusieurs breuvages hollandais, augmentant la pression alcoolisée à chaque bouteille, faisant émerger en nous un plaisir immense. Elle mit également des Vache-quirit, ces fameux faux fromages de pâtes et croûtes, invendables en l’état, et transformées en fondue gélatineuse. Il y avait aussi des Petits-Cubes, ces fromages tout aussi ragoûtants aux goûts irréels, mais qui ont l’avantage de rendre intelligent par d’incollables devinettes, aussi pointues que de connaître la couleur du cheval blanc d’Henri IV. Mais cette fois-ci nous pûmes difficilement retenir notre sérieux, en lisant la même question en hollandais avec l’accent français. Nous parlâmes ensuite des différences fondamentales, inévitables et invivables qui opposent la calme campagne des environs de Breda à la bouillante vie parisienne, des spécialités culinaires en Dordogne, des « dordogniens » et « dordoniaises » et de leur méfiance viscérale pour les hollandais. Ces derniers ayant horreur des champignons sauvages, la cohabitation aurait dû se dérouler plus paisiblement. Et la conversation sautait de banalités en banalités, des diamants à nos études, aux bêtises des enfants, à leurs notes en classe…. Les inepties ne manquaient pas dans cette discussion.
Mais cela restait tout à fait charmant. L’aspect « banlieue bourge » de la baraque lui donnait un air ridicule, mais drôle. Tout était léché, propre, soigné, la terre lessivée, les arbres époussetés… Cela sentait le « bien-tenu ». Nous levâmes le camp et annonçâmes notre intention d’aller dîner, nos pâtes déshydratées, nos boites de maquereaux au vin blanc et nos pommes flétries. Les aliments confinés, dans le peu d’espace qu’offraient nos sacoches, s’abîmaient rapidement.
Nous dressâmes prestement la table, en posant chacun une assiette sur ses genoux, et sortant nos couteaux à cran d’arrêt entamâmes le poisson. Les bières étaient décapsulées, les pétards allumés, quand subitement nous vîmes accourir le chien, et la plus petite des enfants. En quelques secondes, les ingrédients dérangeant avaient disparu de la vue commune et se consumaient dans le cendrier enfoui dans une chaussure. Nous saluâmes la divine apparition avec autant d’amour qu’un Waffen SS, l’invitant d’un glacial sourire à rentrer voir si son papa ne se trouvait pas dans son assiette. Mais derrière l’impitoyable gamine arriva la mère et le reste de la famille en procession.
La galère ne faisait que commencer.
Nous ne comprîmes pas tout de suite ce qui nous arrivait. Notre maîtresse de maison se présenta à l’entrée de notre tente, munie d’un plateau sur lequel reposait des aliments. Il nous semblait qu’il s’agissait là de viande. Il y avait aussi des quetsches, de la salade tiède et de la bière. L’intention tout à fait appréciable était d’autant plus louable que les mets étaient à profusion, présentés dans de jolis récipients. Elle nous avait également préparé des couverts que portait le reste de la procession. Ils nous installèrent une nappe au sol, sur laquelle nous nous mîmes, puis disposèrent la table tout autour de nous, avec une très grande attention et gentillesse. Nous regardions cela éberlués, peu habitués à une telle chaleur et une telle réception. Gentiment le chien gambadait autour de nous, jappant à intervalles réguliers.
Nous attendions qu’ils nous laissent un peu tranquille pour entamer notre cène. Mais nos hôtes restaient, souriant, attendant avec une joie contenue que nous entamâmes leur dîner. C’est alors que nous nous servîmes. Chacun prenait quelques boulettes de viande, que nous nous apprêtions à mélanger à nos pâtes qui étaient cependant prêtes, quand notre cuisinière, qui n’en tenait plus, nous arrêta. Confondus en excuses, elle nous suggéra de goûter ce traditionnel plat, comme le font les hollandais. Et s’activant brusquement déversa dans nos assiettes, sur fond de salade tièdes, un tiers du saladier de quetsches au sirop.
Nous n’étions pas mécontent de tester la cuisine locale, le seul problème était qu’il nous semblait un peu difficile de la faire après centre trente kilomètres de route, à pédaler contre le vent. Nous avions surtout besoin de pâtes, sachant, qu’en plus, le lendemain nous devions réitérer l’opération.
Les premières bouchées furent terribles pour nos papilles gustatives. La salade tiède apparaissait comme le pire. Mais la viande, que nous espérions, nous en privant par mesure d’hygiène – il est peu recommander de trimballer des steaks dans la chaleur étouffante de sacoches exposées toute une journée au soleil, sans chaîne du froid – faillit nous faire déglutir. D’un aspect caoutchouteux, elle était de bœuf et bouillit à la vapeur, en avait perdu jusqu’à sa saveur et même sa fermeté. Nous avions l’impression de manger un chewing-gum, qui collait aux dents. La salade tiède prenait un goût et une texture auxquels nous ne pouvions nous habituer. Et les quetsches, sensées adoucir l’ensemble, provoquaient dans nos estomacs une réaction en chaîne. Mais devant les visages ravis de nos hôtes, nous durent faire bonne figure. Nous remerciâmes avec compliments, et prîmes également une contenance joyeuse et aimable. Nos dents du fond, dans lesquelles baignait un mélange toxique, menaçaient d’en déverser le trop plein à tout moment.
Pour notre grand bonheur, la famille se retira, emportant avec elle ses plateaux et nous laissant terminer, entre sportifs, ce magnifique repas. Seul le chien resta à nos côtés, certainement attiré par l’odeur de la viande, c’est du moins ce que nous croyions. Il devait être français le chien, car en réalité, seules nos pâtes l’intéressèrent. Nous versâmes dans un saladier le contenu de nos auges et le présentâmes au clébard. Mais ce dernier fit la fine bouche et s’éloigna de cette pitance. Une idée géniale nous traversa l’esprit et nous parvinrent à le convaincre de nous débarrasser physiquement de cette bombe culinaire. Nous mélangeâmes un peu de nos nouilles à l’ensemble et lui représentâmes. Là, il goûta, mais avec sa langue récupéra le maximum de pâtes et laissa le reste. Notre seule solution fut de jeter la totalité du récipient sous la haie, dans le jardin du voisin. Il était moins une, du reste, car la procession revenait, apportant un nouveau service. Mais nos appétits, rassasiés par les nouilles, que nous avions eut le temps d’ingurgiter, réclamèrent grâce. Contrit, nos hôtes repartirent. Nous rangeâmes nos reliefs, remerciant maintes fois nos amis de leur gentillesse, puis retournâmes sous notre tente finir nos illicites cigarettes.
C’est alors que devisant sur ce qui nous arrivait, nous décidâmes, en retour, de les inviter dans le village le plus proche, pour boire un verre. Enchantés de notre invitation, ils s’habillèrent, comme l’on sort le dimanche pour aller à la messe et nous fîmes monter en voiture. Le diamantaire, fier de sa région, nous en indiqua les moindres recoins valant le détour d’une digression dans notre paisible conversation. Ainsi nous apprenions que tel paysan cultivait des champignons de Paris, que tel autre avait un tracteur neuf, qu’ici habita un illustre Hollandais, que là enfin, il y a bien vingt ans, se trouvait une brasserie. Et notre chemin nous conduisit à Barle-Nassau, où Bar le Duc en français. Cette ville avait la particularité de se trouver sur la frontière belgo-hollandaise. Et chaque habitant pouvait choisir sa nationalité, en fonction de l’endroit ou se trouvait sa porte d’entrée. Ainsi, il était courant de voir des villageois percer une porte dans un autre endroit de leur maison, et ainsi, passer en Belgique, ou en Hollande. La frontière, lorsqu’elle passait dans le village se dessinait en fonction des entrées des habitations. Pour payer moins d’impôts, il fallait changer l’orientation de son entrée.
Alors, nous admirâmes chaque baraque, chaque plaque de rue, chaque numérotation. Il va de soit qu’un côté étant belge, la numérotation ne pouvait être logique. Ainsi, la rue principale, avait des numéros pairs des deux côtés, sauf sur certaines façades. Les changements successifs de pays, par les citadins, avaient eu raison de la logique. Les postes locales devaient donc être particulièrement compréhensives et imaginatives. Comme la ville était partagée en deux, elle possédait toutes les administrations en double. Ainsi, il y avait deux polices, qui ne pouvaient intervenir que dans leur pays respectif. Un homme attrapé en état d’ivresse, n’avait qu’à se déplacer d’un mètre, changeant ainsi de pays, pour ne plus être inquiété. Cette situation absurde, faisait, que les bars, tantôt affichaient les prix en francs belges, tantôt en gulden hollandais. Nous entrions dans une autre dimension. Nous nous arrêtâmes en Belgique, pour aller boire un verre au Pays-Bas.
Nos amis étaient des notables, et la présence de jeunes barbus, aux traits tirés, et aux fringues cyclistes, attira l’attention de l’assemblée, qui visiblement connaissait nos hôtes. Nous choisîmes une table en extérieur, si bien que deux pays avaient les yeux braqués sur nous. Des saluts fusèrent de chaque terrasses, auxquels notre diamantaire répondit par un léger signe de la tête, son épouse se contentant de jauger ses rivales et copines d’un air de suffisance matrimoniale. Le garçon s’empressa de venir prendre la commande. Il y avait à mes côtés un panneau publicitaire vantant la bière Affligem. Qui en local, se prononce Afflirhem. Ne sachant quoi prendre dans une ville produisant de l’eau en bouteille, nous choisîmes ce breuvage qui semblait dégourdir les zygomatiques.
Nous ne dûmes faire le bon choix, car notre diamantaire en apparut vexé. Nous bûmes cependant, trinquant à leur accueil, à
Nous payâmes la première tournée, mais pour ne pas paraître radin aux yeux de ses clients, notre diamantaire offrit la seconde tournée. Trop embué par les relents de malt, je ne tenais déjà plus la conversation. Je riais bêtement, n’ayant rien à cirer de ce qui se disait. Seul l’un de nous trois s’était auto-désigné porte-parole du trio et entretenait l’impression que nous étions passionnés. On nous conseilla alors d’autres bières très locales, moins réglementées et plus coriaces. Notamment une certaine Het Capitel, des Flandres de l’ouest. Elle avait un bon goût, riche comme une guiness, et se buvait comme de l’eau. Elle ne semblait nullement faire de l’effet, comme nous l’avions ressentit avec l’Affligem. Profitant de sa tournée, et de ses relations commerciales, notre hôte fit d’une pierre deux coups, en invitant l’un de ses obligés à venir partager notre sauterie. Ce dernier paya à son tour une tournée et, forcés par sa présence, nous en offrîmes une nouvelle, à notre tour.
Voyant la tournure que prenait la soirée, discrètement nous nous étions résolus à boire plus lentement nos boissons, évitant le trop grand nombre de mélanges. Mais plus rien n’arrêtait nos Hollandais, qui commandèrent à tout va. Le garçon faisait fortune, nous roulions sous la table.
Nous sentions l’envie pressante de rentrer, de nous affaler dans nos duvets et cuver notre vilenie. Nos hôtes rassasiés par les dix bocks qu’ils s’étaient enfilés dans la soirée, nous proposèrent de rentrer. Nous acceptâmes avec d’autant plus de joies, qu’il nous était impossible de tenir plus longtemps la décence de notre position. Le retour se fit, avec un mal de cœur phénoménal. Nous étions même très heureux d’arriver. Mais alors que nous nous dirigions vers la tente, le diamantaire nous rappela, nous n’avions pas goutté sa poire.
Je ne sais pas si cela s’était entendu, mais ils n’ont pas pu ne pas le voir où du moins ne pas le sentir. Je rendis les quetsches, les pâtes, les bières et tout le reste, au pied de l’un des thuyas de la haie, là même où gisait notre repas du soir. Je rentrais immédiatement me coucher, blanc comme un linge. Mes compagnons me suivirent rapidement, dans un état semblable. Ils avaient mieux résisté que moi.
Ils ne comprirent pas l’empressement que je ressentis, le lendemain, à me rendre à Breda, loin de cette soirée de cauchemar, où je me pris une telle cuite, qu’il me fallut plusieurs heures de vélo pour parvenir à l’oublier. Mais nous gardâmes néanmoins un très bon souvenir de l’accueil, et une perpétuelle envie de rire en pensant aux boulettes de viande, dont même le chien ne voulait pas.
Le diamantaire, quant à lui, avait dormi très profondément, sur ses deux oreilles, sachant pertinemment, que, désormais, il ne risquait plus rien, vu notre état. Mais je me demande encore qui, des bières, des kilomètres à vélo ou du repas, favorisa si vite notre anesthésie générale.
16 août 2005
Underdendam
Nous participions, pour la deuxième fois, à la prestigieuse course cyclotouriste Douai-Underdendam. Nous avions à parcourir, en sept jours, un millier de kilomètres à travers la plaine du Nord, en passant, non par
Cette épreuve sportive était tout à fait étrange : elle se terminait dans un hameau, le long d’un canal déserté, devant un café chaud et un pan cakes au sirop d’érable. Son principe reposait sur l’endurance physique : les coureurs s’affrontaient en binôme, transportant sur leurs vélos tout le matériel nécessaire pour vivre et dormir, le plus souvent à la belle étoile. L’on devait également effectuer impérativement six haltes, distantes chacune de cent-cinquante kilomètres. Un ticket d’achat effectué dans le même village la veille et un autre, le lendemain, apportaient la preuve du passage et de la nuitée et permettaient de contrôler les itinéraires choisis. Ceux-ci étant à la convenance du binôme.
Nous avions donc arrimé sur nos porte-bagages le strict minimum : une tente, une batterie de cuisine complète pour deux, des changes pour cinq jours, des pièces de rechange en cas d’accident, des cartes routières précises, des livres, une pharmacie, des bidons d’eau, des sacs de couchages et quelques menus objets utiles et inutiles.
Chaque bicyclette était minutieusement pesée par les organisateurs et devait impérativement dépasser les vingt-cinq kilogrammes de charges. Les montures que nous utilisions étaient de vrais monstres, si l’on peut accepter ce terme pour qualifier la simplicité de nos moyens de transport. Les cadres, énormes, fixés à d’imposantes roues, aux pneus renforcés, ajoutaient à la fatigue qui nous attendait. L’assistance de proches étant rigoureusement interdite, seuls des inconnus croisés sur la route pouvaient améliorer notre ordinaire.
En dehors de ces quelques contraintes, tous les coups étaient permis. Il allait aussi de soi, par respect sportif, de ne pas profiter des avantages d’une quelconque motorisation. Ainsi, en ce lundi 1er août, nous nous rendîmes, vers sept heures, au lieu de rendez-vous, la gare ferroviaire de Douai.
De nombreux sportifs avaient revêtis des maillots aux couleurs de marques, souvent alimentaires. D’autres, comme nous, courraient sous la blanche et limpide bannière des inconnus. Nous portions le dossard dix-huit, et nous mîmes en position quand, vers la demie, l’ordre en fut donné.
Il devait être moins le quart lorsque le coup de sifflet retentit, brisant les tympans de la plupart d’entre nous. Les plus rapides décollèrent vers l’horizon gris des derniers terrils français. Ils avaient déjà, pour la plupart, quitté la ville, lorsque nous nous engageâmes sur un petit sentier que nous avions repéré et qui permettait de contourner une zone urbaine où, habituellement, l’on s’empêtrait. Le soleil doucement se levait, inondant de lumière des champs de jachères, de sinistres villages et des vestiges de l’industrialisation locale du dix-neuvième siècle.
Depuis plus d’une heure que nous roulions, dans le silence de la campagne, nous avions passé la première frontière et tentions de comprendre le système belge de signalisation. Nos cartes n’indiquaient les chemins que nous rencontrions, et ceux qui y figuraient ne se trouvaient pas.
Connaissant la charmante fantaisie de nos chers voisins dans ce domaine, nous avions résolu de nous diriger vers le nord-est. C’est donc à la boussole que nous suppléâmes les étonnantes informations que nos carnets routiers nous fournissaient. Ainsi, parfois, nous avions la désagréable surprise de suivre une route nationale passante – les camions roulant à vive allure se contorsionnaient entre les chicanes pour nous éviter - ou de nous retrouver sur une bretelle d’autoroute particulièrement mal indiquée. Mais la beauté des paysages wallons et flamands, la fraîcheur de l’Escaut et le calme des pistes atténuaient la raideur de l’information.
Nous remontions le fleuve, nous dirigeant toujours vers « le haut » de la carte. Peu nous importait le sens de l’eau, seuls ces tracés à l’encre, rectilignes ou arrondis, conservaient toute notre attention. Notre vitesse, constante, oscillait entre les vingt-cinq ou trente kilomètres heure. Le poids que nous supportions excédait les cent kilogrammes par véhicule.
Nous nous étions préparés pour une stratégie de vitesse qui consistait à conserver une même dynamique durant toute l’étape. Ainsi un relais avait été mis en place : celui qui ouvrait la marche – et qui maintenait bas son regard, pour n’être découragé d’une côte ou d’une distance – pouvait, dès qu’il le ressentait, céder sa place au deuxième. Le premier, alors s’écartait, cessant momentanément de pédaler, puis une fois doublé, se plaçait alors dans la roue de son compagnon, évitant ainsi les trop forts appels d’air, tout en s’en servant pour être entraîné par son prédécesseur. Ainsi l’équipage pouvait parcourir l’étape en limitant au maximum la fatigue, étant bien entendue que cette opération se répétait à chaque baisse de régime.
La journée était bien entamée, quand soudain se profila, au loin, l’imposant beffroi de Gand. Nous devions quitter les berges un peu avant la ville, évitant avec soin le vrombissement de ses voitures. Ne trouvant la route, que notre carte indiquait cependant, nous nous adressâmes à un autre cycliste, autochtone, qui venait à notre rencontre. Il nous étudia avec insistance, avant de nous demander si, par hasard, nous n’étions pas belges. Après lui avoir décliné notre nationalité, il partit d’un rire goguenard, puis s’excusa. Reprenant subitement son calme, il nous indiqua la direction, que nous empruntâmes sur-le-champ. Rapidement, néanmoins, nous nous étonnâmes que notre boussole n’indiquât qu’un maigre sud-ouest. Nous rebroussâmes chemin, en pensant aux flamands roses, ces jolies bestioles, qui donnent, dans ce pays, des envies de meurtres. Notre détour obligé restait acceptable, ne dépassant les vingt kilomètres.
Nous devions éviter autant Gand qu’Anvers. Nous avions décidé de passer au sud de ces deux villes. Lors de la précédente édition, notre choix contraire nous avait porté le long de digues venteuses, traversant des déserts de polders colonisés de redoutables moustiques. En prenant par Mechelen, nous pouvions, serrant toujours les hauts fourneaux d’Anvers, atteindre les abords de Tilburg, vers Rotterdam, sans trop d’encombres. Cette solution nous rapprochant de la civilisation nous semblait la meilleure. C’était sans compter sur l’imagination des sujets du roi.
Suivant un autre canal, nous nous attendions dans les kilomètres qui suivaient à traverser un pont, nous permettant de couper vers Breda, en Hollande. Nous chevauchions, concentrés la piste mouillée, cherchant au passage un endroit où s’arrêter, pour déjeuner. Après de brefs échanges, nous choisîmes de manger sur l’autre rive. Ce pont ne devait plus tarder.
Mais la route s’allongeait, tandis qu’à nos côtés coulaient lentement quelques péniches sur les flots plats du pays. Plus loin, un obstacle les obligerait à manœuvrer. Nous ralentîmes exceptionnellement pour assister à ce spectacle. Une étrange construction, une tour pleine, sortait subitement de l’eau, en son milieu. Les curiosités touristiques ne manquant pas dans cette contrée, nous faillîmes la photographier. Notre devoir nous rappelant bien vite à l’ordre, nous accélérâmes rattrapant les minutes perdues, oubliant bien vite cette ronde tour.
C’est au bout d’une vingtaine de kilomètres que, harassés, accostant une motocyclette nous doublant, nous demandâmes grâce et indications. La jeune fille sous son casque souriait. Plutôt, elle riait tellement que cela en était gênant. Les yeux brouillés par les larmes de son éclat, entre deux respirations, elle nous demanda comment nous eûmes connaissance de ce pont. La question incongrue, valut le détour, lorsqu’elle nous mit au parfum. Sincères, nous présentâmes notre carte routière, précisant l’emplacement de l’édifice du génie civil. D’hilare, elle passa à incrédule : le changement est surprenant. Le génie militaire, souvent mécontent des avancées de son homologue pacifiste, avait, en 1944, organisé, en l’honneur de la défaite allemande, une petite sauterie d’obus dans le coin. Le monument nautique non-identifié, que nous avions croisé, le prenant pour une tour, était ce qui restait de l’ouvrage détruit, une pile du pont. Comme il était prévu de le reconstruire, le jour où wallons et flamands s’entendraient, les mairies locales avaient obtenu que le tracé ne soit effacé d’aucune carte. Ainsi, deux imbéciles venaient de faire un nouveau détour de quarante kilomètres, par ignorance, démontrant que la connaissance n’élève pas uniquement l’esprit, mais aussi les performances sportives.
Reprenant le long cours tranquille de notre fleuve, en sens inverse cette fois-ci, pour poursuivre notre véritable itinéraire, nous abandonnâmes l’idée d’une restauration, préférant récupérer notre retard.
Les jours suivants s’égrenèrent normalement, sans incidents majeurs. La chance avait même été au rendez-vous, tapissant les bas côtés de cèpes énormes, que les Hollandais ne mangeait plus, depuis Tchernobyl. Etant français, nous étions immunisés, puisque nos douaniers avaient arrêté le nuage atomique à la frontière, le laissant s’engourdir dans les plaines de
Nous avions depuis longtemps dépassé Hilversum, dans la lointaine banlieue d’Amsterdam et plongions sur Apeldoorn, a travers les landes d’Epée, aux couleurs des garrigues, aux senteurs de Provence. Ce Parc Naturel de Hollande, à quelques encablures du Kröller Müller Muséum où reposent de nombreux Van Gogh, dépaysait, tant étaient loin ces prairies arrosées, ces moulins et autres idéalisations « goudatesques ». Nous devions remonter pour entrer au Flevoland. Notre première traversée nous avait amenés, alors que nous cherchions à dormir, dans un magnifique camping à la ferme, bordés de larges fossés d’eaux claires. Des paysans, à la ferme impeccable, nous accueillirent avec chaleur, nous étions leurs premiers visiteurs, le service venant d’ouvrir. Notre court séjour nous avait à un tel point enchanté, que nous nous étions décidés à retenter l’expérience. C’est au jugé et aux souvenirs que nous retrouvâmes son emplacement. Il était fermé. La mésaventure nous contrariant, nous poussâmes plus loin, avisant une habitante sur l’opportunité de cette fermeture. Décidément, plus nous montions au Nord, plus ces gens semblaient prendre de l’avance sur le temps. A nouveau, nous fûmes dévisagés avec intérêt.
Nous étions comme les Visiteurs, sortis d’une autre époque, atterrissant dans un siècle que nous n’aurions dû connaître. Les propriétaires avaient quitté
Notre chasse commençait enfin. Entamant un sprint, peu recommandé, nous franchîmes la digue de tout son long en quelques minutes. Soudain, un panneau « Camping » nous arrêta, brusquement, laissant un nuage de poussières en suspend nous rattraper. Le visage éclairé de toutes les joies que procure l’état de repos, après cent cinquante kilomètres de routes venteuses, nous appuyâmes sur la clenche de la barrière qui fermait le terrain. Mais, elle ne céda pas. Une chaîne, d’ailleurs, ornée d’un menaçant cadenas, invitait l’étranger à passer son chemin.
La deuxième piste menant également à une impasse, nous nous retrouvâmes au point de départ, à l’endroit même où nous avait quitté cette inconnue. Nous allâmes donc à sa rencontre, scrutant les alentours, les jardins, les maisons, n’ayant pas bien compris le nom de la rue - De-Bowleunhertenboschsvreij - ou quelque chose de cet ordre, avec l’accent.
Mais devant sa porte nous attendait notre héroïne, qui savait pertinemment que nous ferions choux blancs. Son astuce avait au moins l’utilité de contrôler que nous cherchions bien un camping. Après s’être formellement étonné de la fermeture des deux établissements, elle nous proposa de rentrer nos vélos dans son garage, la pluie commençant à tomber. Debout dans son salon, les bras ballant, les jambes reproduisant mécaniquement l’effort de la journée, les yeux rougis de vent, de fatigue, nous restions cois. Que faire !
Elle était jeune physiquement, montrant l’aptitude hollandaise à l’effort cycliste. Charmée de notre balourdise, elle nous invita à nous assoire et nous offrit à chacun un grand verre de lait chaud. Le ventre gargouillant, réclamant son due, fit soudain la révolution, voyant le mépris calorique que nous lui réservions. La conversation s’engagea, simplement, sommairement. De fils en aiguilles, notre périple détaillé, nous vinrent à faire plus ample connaissance. C’est alors, un sourire au coin des lèvres, qu’elle nous annonça la particularité de ce jour. Elle vivait seule depuis longtemps, célibataire. Elle fêtait ce soir son quarantième anniversaire. L’idée que deux inconnus perdus puissent partager son gâteau, l’enchanta. Nous n’avions cependant pas grand chose à offrir, n’ayant nullement prévu cet imprévu. Embêtés, nous nous consultâmes, et résolûmes de partager notre repas.
L’ordinaire sportif, n’est, de manière générale, pas spécialement réputé pour sa qualité gustative, mais plutôt pour ses plâtrées quantitatives. Et nos maigres provisions consistaient en nouilles chinoises déshydratées, coquillettes, saucisson, gouda et chocolats belges, que nous finissions avec économie, nous éloignant progressivement de la source d’approvisionnement. Nous retrouvâmes, dans une poche de nos sacoches, un fromage de chèvre, que nous avions emportés, à des fins de cadeaux, pour ceux qui nous rendraient service, pensant que son fumet ravirait nos dévoués. La plupart tournèrent de l’œil avant même de se fâcher, sentant, sous-jacente, une certaine ironie, quant à la moyenne portée gustative de la production fromagère nationale. Ainsi, ces succulents mets à la portée dynamisante, furent présentés en hommage à la bonté et à l’anniversaire de notre logeuse. De même, elle sortit de son frigidaire un gâteau crémeux, dégoulinant de future cellulite. Nous mélangeâmes plats, alcools, conversations, langues et souvenirs. Le temps, après lequel nous courions depuis le début, toujours en retard d’une information, venait brutalement de mourir, le vide nous enveloppait, seul notre soudaine amitié nous rapprochait. Nous saluâmes en fanfare la découpe du dessert et, une fois les bougies soufflées, nous embrassâmes affectueusement pour commémorer la nouvelle.
Nous parlions de nos voyages, de nos envies, de nos vies. Elle écrivait, et n’habitait cette maison louée, que la période nécessaire pour un roman, trouvant en ce lieu une sérénité inégalable. Nous nous étions étudiants, en mal de records, d’aventures, de fatigues. Délirant, épongeant les dernières bouteilles, je fus le premier à quitter la table pour le salon, où un café chaud nous était servi.
Devinant sur nos visages, l’épaisse couche de l’effort, maquillant nos cernes, d’un noir profond, elle profita de la douceur de cette soirée pour nous offrir un véritable logis, un lit, un vrai lit, pour une nuit. Elle savait le cadeau qu’elle nous faisait, ayant aussi, quelques années auparavant, parcouru l’Europe en escargot. Enfin, nous ne ressentirions pas les ornières, les trous de taupes et autres chardons, qu’une nuitée à la belle étoile procure.
Surtout, nous pouvions nous lever plus tard, n’ayant rien à démonter et si peu à ranger.
Cette nuit fut, pour nous, la nuit la plus longue, tant nous étions harassés, la veille. Et frais d’un repos salvateur, nous retrouvâmes, le lendemain, notre amie devant un petit déjeuner, pour champions, ceux des publicités mensongères de produits énergétiques. Engouffrant nos céréales, nos tartines de pâtes à tartiner chocolatées, nos œufs et notre charcuterie, noyés de café, une part du gâteau de la veille sous le nez, nous nous gavions à n’en plus finir, regrettant de devoir quitter ce paradis, ce havre de paix, qui nous avait été offert, cette nuit-là.
Mais le devoir étant ce qu’il est, nous nous embrassâmes longuement, tendrement. De part et d’autre naissait un pincement, la mort d’une amitié brève, mais heureuse. Les pistes interminables, balayées de bourrasques de vent, nous semblèrent, par la suite, infranchissables. Nous gardâmes toujours le souvenir de cette rencontre, des quarante ans de cette femme, que nous ne revîmes jamais, le nom incomplet d’une rue, symbolisée par une croix gravée, au stylo, sur une courbe, au milieu de
Notre course atteignit Underdendam, son but, le lendemain. Nous n’avions pas gagné. Nous n’avions pas non plus perdu. D’autres arrivèrent, certains avaient déjà abandonné. On nous donna un café sans goût, un pauvre pan cakes, sans crème. Et quelques huiles du cyclotourisme et d’autres du hameau nous saluèrent, vantant notre courage, récompensant les premiers, oubliant de citer les derniers. Cela n’avait plus d’importance, on attendait les photos, puis enfin le banquet.
Nous, nous étions dans les temps, mais surtout dans un autre temps, dans une autre dimension, perdus dans les brumes hollandaises, sur une digue mythique, à souffler les bougies.