Paris Brest Blog

Blog sur la musique celtique, la musique bretonne, l'écriture et la Bretagne en Général et en partculier.

27 septembre 2005

La Projection Intime

Je prenais le métro à Jaurès, en ce lundi matin. J’avais eu quelques problèmes à me lever, les quelques réveils qui occupaient habituellement l’espace sonore de mes éveils semblaient amorphes ce jour là. Cela devait être une journée horrible, de celles dont on éprouve les plus grands maux à l’idée de les vivre.

En entrant dans le métro, habillé en costume, sans cravate, j’avisais une place réservée qui restait encore libre. Je conservais toujours quelques séquelles de ma difficile nuit, trop courte certainement, ce qui rendait ma démarche hésitante et mes mouvements gauches. Je devais à l’albatros de Baudelaire, dans son envol sur l’océan grondant, à tenter de m’arrimer à ce siège, dans la marée humaine de la transhumance professionnelle quotidienne.

Trébuchant contre divers pieds perdus en paquets, je parvenais sans trop de dégâts à m’asseoir. Devant moi se trouvait une jolie femme qui lisait. Je ne parvenais pas à interpréter le titre de son ouvrage. Le recueil était écrit en français et cela ressemblait à un roman d’une bibliothèque de bonne tenue. Cette fille était fascinée par ce qu’elle lisait, attirée par ces lignes, ces mots alignés, faisant danser son imagination, selon le procédé de la bobine de film, image par image. Même  le brouhaha du métro lui devenait étranger, ne pouvant ébrécher le globe de verre qui la recouvrait et l’isolait.

Mon regard doucement avait suivit les lignes de son corps, était remonté progressivement : passant des genoux au fessier puis au hanches, il glissait lentement sur les seins, qu’elle avait superbe. Le décolleté de son haut donnait à son être une profondeur toute érotique. A cette vue idyllique, mon sexe échauffé, comme un moustique, se gorgeait de sang, durcissait d’émoi aux visions vallonnées. Je fixais finalement son visage, aux lignes intelligentes, rayonnantes, ouvertes et tellement timides.

Etait-ce ma contemplation, si insistante à ce moment là, ou l’entrée du métro dans la station qui lui avait fait relever la tête. Après quelques coups d’œil de part et d’autre, durant lesquels elle semblait revenir à la réalité quotidienne, elle me regarda à son tour, intensément. De ses yeux embués naissaient des miroirs d’eau salée, des vitres reflétant le soleil ou des glaces sans teint. Hypnotisé, je mirais ces deux globes liquides avec une concentration extrême et tandis qu’ils m’apparaissaient flous de prime abord, comme certaines images en trois dimensions que l’on observe des heures pour en voir sortir un dinosaure ou une moto, à mesure que je foudroyais ces phares fluctuants, les formes, jusque là informes, se révélaient d’elles-mêmes. L’impression soudaine d’être dans un magasin de téléviseurs m’envahissait. De ces deux écrans aquatiques éclosait un film. L’attraction hallucinatoire dont j’étais victime, m’entraînait plus en avant, m’invitant à adhérer à l’ensemble, à entrer dans la danse.

Au centre de cette projection intime se trouvait un homme, trentenaire,  qui assistait à une réunion. L’homme la regardait, semblait intéressé et suivait. Un examen attentif de son visage aurait permis de voir qu’il n’écoutait que moyennement l’exposé, s’exécutant, dans une analyse minutieuse du visage, à comprendre le caractère intrinsèque de l’orateur. Entre ces deux êtres, un courant d’admiration naissait, car cette étude morphologique semblait réciproque de la part de l’oratrice.

Un coup de frein de la rame fit soudain se brouiller les écrans de ce cinéma d’art et d’essai. Je perdais le décodage de l’image, les parasites trop importants touchaient autant le son que l’image.

Lorsque la rame repartit, par le bercement du roulis mécanique, les cristaux de sels liquides se remirent en branle et s’ordonnèrent à nouveau pour me permettre de poursuivre cette expérience. Etais-je en train de revoir dans ses yeux l’interprétation au ralenti que son imagination faisait des lignes qu’elle lisait ou voyais-je le film d’un évènement intime auquel je ne devais pas avoir accès ?

Craignant de rater une magnifique opportunité, l’homme semblait pressé, à chaque heure de déjeuner, de se retrouver dans le bon restaurant, celui dans lequel se trouvait cette jeune femme. Et à chaque repas il s’arrangeait encore pour se trouver près d’elle, n’osant lui avouer son amour, craignant les représailles, si les violons ne parvenaient à s’accorder.

Rapidement le film passait en revue les différents déjeuners et rendez-vous préparés à l’improviste, pour s’attarder sur les premières vraies rencontres. La première place Saint-André des Arts, à Saint-Michel avait été dans un café, entouré de sonorités salsas. Ni l’un ni l’autre n’appréciaient particulièrement cette musique. Lui avait passé sa soirée à parler, à s’agiter, pour combler tant la conversation que sa passion, pour masquer sa timidité et se donner de l’assurance. Elle l’avait écouté craignant de n’être pas à la hauteur.

Le second était à Montparnasse, dans un café face à Edgar Quinet. Se protégeant de la canicule qui cette année là avait soufflé dès juin, ils trinquaient au Perrier. A leurs pieds, le chien d’un touriste rendait l’âme, arrosé à l’eau de vichy, l’animal tirait une langue de caméléon.

Ils s’étaient ainsi vus en dehors de leur travail dans des endroits aussi divers qu’un café kabyle, des arènes à Lutèce, des brasseries vers la Sorbonne , sur une distance allant d’Austerlitz à la Cité. A chaque fois un même rituel, délicieux les amenaient à se parler, à se découvrir et se connaître. Presque chaque parole prononcée était immédiatement partagée, tant la connivence et l’homogénéité régnait au sein de ce couple.

Il avait pour elle la plus grande tendresse, la plus grande tolérance. Il ne concevait ni de l’interdire ni de la contraindre. Il avait appris à ne jamais s’imposer dans les rapport intimes, pour ne pas choquer, parce qu’il était attaché à sa liberté routinière résultant de nombreuses années de célibats. Cette histoire semblait également le marquer, comme si c’était sa première, et cependant cela semblait l’être tant il était gauche dans ses rapports.

Elle vivait en couple avec une tierce personne, ce qui impliquait de rares visites chez l’homme qui devenait son amant et cela compliquait irrémédiablement la situation. Pour la débloquer, l’homme lui avait proposé de déménager, elle pouvait dès lors prendre le temps nécessaire à la réflexion.

Il restait en retrait, non pas par plaisir, mais parce qu’il comprenait la situation, comme nécessitant une rupture entre ces moments privilégiés où, en sa compagnie, elle devisait, et ceux où, à l’instar d’une personne ayant une double vie, elle disparaissait dans un silence languissant. Il tentait d’intervenir, d’influer sur le destin, lorsqu’il la voyait, mais ces dires restaient en suspend et se diluaient dans le brouillard que chaque disparition laissait derrière elle. Passant d’une rencontre à l’autre, les marques de tendresse, de soutien, d’abnégation, de tolérance et d’amour s’amoncelaient de sa part et se dissolvaient trop vite sans laisser la moindre trace. Il n’avait pas non plus l’habitude de ces rapports et naviguait à vue, tentant sur le champ de trouver une réponse adéquat à chaque problème rencontré. Ne dit-on pas que l’amour rend aveugle ?

Etait-ce le mistral qui soufflait dessus pour que leurs souvenirs même finissent par disparaître à leurs tours ?

Sur cette autre scénette, allongée à ses côtés, nues, elle le regardait. Et lui, dans sa nudité entaillée, la couvait de son amour, ne parvenant à l’exprimer, la sentant se refroidir. Elle le trouvait distant, qu’il ne remplissait pas son rôle, qu’il ressemblait aux autres, à tous ceux qu’elle avait connu. Qu’il était étouffant d’absence, trop proche et trop présent en même temps. Elle lui demandait du temps, de la compréhension et tant d’autres choses.

Lui, qui ignorait ces pensées, la caressait avec plaisir et entrain. Et plus, ils se voyaient, plus lui l’aimait et la désirait. Ils se rencontraient de temps à autre chez lui, mangeant du saucisson ou du jambon d’Auvergne. Et ces soirées chaudes et douces étaient pour lui le paradis, le bonheur sur terre.

Il tentait de lui expliquer les quelques sacrifices auxquels il avait adhéré par amour, les compromis et accords qu’il souhait aplanir et concrétiser. Il lui donnait le temps qu’elle souhaitait, mais voyait bien que les conditions ne lui étaient pas favorables et qu’il valait mieux qu’elle prenne de bonnes décisions rapidement. Il faisait les efforts qu’il jugeait devoir faire pour satisfaire au mieux sa bien aimée. Il essayait de construire ses relations sur un partage équitable de la liberté, lui laissant la sienne, conservant celle qui lui était précieuse, et d’ordonner sa vie en fonction des intérêts et des possibilités de son amour.

Il avait été élevé dans une ambiance MLF, habitué à la parité totale, il n’imaginait pas établir de relations de couple sur une idée de domination, mais plutôt de partage de solidarité. Il pouvait lui donner tout le temps qu’elle souhaitait et elle le savait, mais son insistance à trouver une solution, la contraignait à se voir prise en défaut et cela lui semblait un reproche. Confondant ses peurs passées avec ses peurs avenirs elle s’enfermait progressivement dans une spirale d’éloignement que rien ne pouvait modifier.

Craignant à chaque seconde de ne pas faire le bon choix, elle refusait de plus en plus souvent l’évidence, s’attachant à quelques boutades pour monter en épingle un sentiment pourtant si fort et sincère. Le fait qu’ils soient aussi proches, ce qui en soit leur évitait les désagréments des divergences quotidiennes, lui semblait un atout non négligeable, lorsqu’elle le voyait, elle, comme un répulsif rédhibitoire.

Elle représentait beaucoup pour lui, en dehors de l’acte qu’ils avaient scellé. Leurs similitudes et cet amour qu’ils sublimaient, la rendaient splendide à ses yeux et heureux, il s’imaginait l’avenir en sa compagnie. Il n’avait plus envie de voir ailleurs, persuadé qu’il était d’avoir trouvé celle qui répondait à son idéal. Il préférait la similitude à l’incompatibilité, ayant la prétention d’y trouver davantage de plaisir.

Mais l’éloignement que la tierce personne provoquait, au couple underground, l’empêchait, lui, d’être là quand il fallait. Les crises d’angoisse, les peurs, qu’elle subissait, se retournaient finalement contre lui, cherchant à tout prix un exutoire pour, en se brisant, éteindre l’incendie psychique. Il devenait l’absent de plus, par sa non présence, par son éloignement physique. Et cependant, lui réclamait, depuis longtemps, un rapprochement géographique, sentant qu’un nouvel univers élargirait le temps, rendrait une grande part de liberté et favoriserait l’émergence de leur couple.

Cette fois-ci, c’était à l’émotion et aux pleurs de briser le miroir de cet intime mirage. Les gouttes tombaient sur les joues, laissant une trace humide, une coulée de chagrin sur le sublime visage qui me regardait.

Le temps que l’hallucination en reprenne sens, nous avions changé de lieu. Là, devant un écran d’ordinateur, encore en costume cravate officiel, l’homme relevait ses emails. Un premier attira son attention.

Lorsqu’il le consulta, il tomba des nues.

La jeune femme lui demandait de ne plus l’aimer, de mettre un terme à leur relation, sans explication, sans tenir compte des sentiments de son ami, de leur dernière rencontre qui avait pourtant été agréable. Du jour au lendemain le discours avait changé. D’une forte chaleur à la glaciation la plus saisissante, les rapports s’étaient ternis, les feux s’étaient éteints.

Il avait l’impression d’être jeté, comme l’on vire un employé syndicaliste, comme l’on fait l’ablation d’un kyste. Il se retrouvait dépourvu, seul chez lui, rentrant de son travail, ainsi mis à la porte, sans motivation ni explication, dans le silence le plus complet, dans l’ignorance.

Il ne comprenait pas cela, si ce n’est par une peur subite qui aurait ainsi déclenché un désastre, en aveuglant la pensée. Il pensait pouvoir donner le maximum de son être, il s’évertuait à la combler et à la satisfaire du mieux qu’il le pouvait et se retrouvait dehors, brusquement. Il perdait celle qu’il aimait et perdait sa confiance.

A ce moment là, ses yeux se voilèrent définitivement, la jeune femme, se cachant le visage dans ses mains tentait de m’épargner la vue de ses larmes. Dans un sursaut de morale, elle s’efforçait de me cacher son chagrin. S’était-elle aperçue que j’avais ainsi partagé son secret, son histoire, qu’à travers le prisme de ses larmes je venais, comme un voyeur, de revivre son histoire, celle d’une relation tragique que des peurs incontrôlées ont amené à l’annihilation. Avait-elle compris la détresse de cette situation, la sienne, celle de cet homme blessé, la mienne qui la voyait pleurer. Pleurait-elle de regrets ou de remords, la voyant ainsi, en repensant à cet homme, j’espérais que ce fut de remords.

Nous arrivions à la station Ternes, je devais descendre. Sur le quai, je la regardais pleurer, le ventre serré, l’invitant par un clin d’œil à me rejoindre pour parler.

Déjà le métro sonnait la fermeture des portes lorsqu’elle se leva précipitamment.

Posté par kereven à 01:48 - Nouvelles intimes - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

La Projection Intime

Elle resta immobile et interdite, admirative de cet homme qui savait si bien lire dans ses yeux et qui savait si bien la dessiner du regard. Elle avait saisi le clin d'oeil et vint à lui pour lui parler enfin...

Posté par Barbie, 05 décembre 2005 à 02:14

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